Chapitre 7 · Matérialité et couleur
Matériaux, outils et gestes
Porosité, rugosité, liquidité, malléabilité ; touche, trace, griffure, coulure ; hasard et intention.
Le cours

À quoi ça sert ?
Repeindre le mur du préau
Le collège vous confie le mur gris du préau. Très vite, l’équipe découvre que tout compte : le crépi rugueux boit la peinture et casse les traits, l’éponge laisse une texture mouchetée, la grosse brosse strie le mur, la peinture trop liquide coule. Faut-il corriger ces accidents ou les garder ? Choisir un matériau, un outil et un geste, c’est choisir un effet. Les peintres en bâtiment, les street-artistes, les pâtissiers et les maquilleurs de cinéma le savent : la matière a ses propres règles, et le geste les met en jeu.
À retenir
Les qualités physiques des matériaux
- Porosité : un matériau poreux est plein de petits trous ; il absorbe les liquides (papier buvard, papier journal, plâtre, éponge, terre cuite). L’encre y fuse : ses bords s’étalent.
- Rugosité : une surface rugueuse a du grain ; elle accroche la matière (carton, papier kraft, toile, crépi, pierre). Un trait sec s’y casse.
- Liquidité : une matière liquide coule, s’étale, se mélange (encre, lavis, peinture diluée). Plus elle est liquide, moins on la maîtrise.
- Malléabilité : une matière malléable se déforme sous la pression et garde sa nouvelle forme (argile, pâte à modeler, cire, fil de fer, papier aluminium).
- On observe aussi la transparence ou l’opacité, la souplesse ou la rigidité, l’épaisseur. Ces qualités changent la pratique, les techniques que l’on invente et le sens produit.
À retenir
Quatre familles de matériaux, et un choix écologique
- Matériaux non transformés : pris tels qu’on les trouve dans la nature (bois, pierre, argile, sable, feuilles, branches).
- Matériaux transformés par la physique ou la chimie : métal, verre, plastique, papier, béton, peinture acrylique. Ils sont fabriqués en usine à partir de matières premières.
- Matériaux de récupération : emballages, chutes de tissu, objets usagés, que l’on réemploie.
- Biomatériaux : issus du vivant et souvent conçus pour se dégrader, comme les briques de mycélium (les filaments des champignons) ou les bioplastiques à base d’amidon.
- L’artiste se demande aussi : ce matériau est-il dégradable ou non ? D’où vient-il, où finira-t-il ? Un sac plastique peut mettre plusieurs centaines d’années à se fragmenter ; une œuvre en feuilles ou en glace est faite pour disparaître.
À retenir
L’outil et le geste laissent une trace
- La notion d’outil s’élargit : la main et les doigts, les brosses (poils durs) et pinceaux (poils souples) de toutes tailles, les chiffons, les éponges, les rouleaux, les couteaux, et les outils inventés (peigne, carte, brindille, fourchette).
- Le dialogue entre l’instrument et la matière produit une touche (petite quantité posée d’un geste bref), une trace (ce qui reste d’un passage), une traînée (matière étirée), une griffure (matière grattée qui laisse voir le dessous), une coulure (matière liquide qui descend), une découpe (bord net, tranché).
- La texture est l’aspect de la surface (lisse, granuleuse, striée) ; la facture est la manière dont l’œuvre est faite, visible ou non dans la matière. Une facture lisse cache le geste ; une facture visible le montre.
Exemple
Six traces à reconnaître
Expérimente
L’atelier des gestes
Choisis un outil, un geste et un support. Règle l’amplitude du geste et la part de hasard, puis trace. Compare la même action sur papier lisse, sur carton rugueux et sur papier buvard : qu’est-ce qui change, et pourquoi ?
Outil
Geste
Support et couleur
Outil choisi : brosse dure.
Choisis un outil, un geste et un support, puis appuie sur « Tracer ». Chaque trace s’ajoute aux précédentes : compare-les.
Exemple
Van Gogh : une facture qui se voit
Dans le Champ de blé avec cyprès (1889), Vincent van Gogh pose la peinture à l’huile en touches épaisses et ondulantes, souvent en empâtement : la matière fait relief sur la toile. On peut suivre chaque coup de brosse : le ciel tourbillonne, le cyprès monte comme une flamme, le blé ondule. La facture est visible : le geste du peintre fait partie de ce que l’on regarde, et donne au paysage son énergie.

huile sur toile, Metropolitan Museum of Art, New York.
Metropolitan Museum of Art, CC0
À retenir
Amplitude ou retenue, maîtrise ou imprévisibilité
- Un geste ample engage le bras, le corps, va jusqu’aux bords du support ; un geste retenu reste petit, précis, concentré. La vitesse, le rythme, la pression comptent aussi.
- Un geste maîtrisé obéit à l’intention ; un geste qui accepte l’imprévisibilité laisse la matière agir (une goutte qui coule, une tache qui s’étale). La part du hasard et celle de l’intention se mêlent : l’artiste provoque l’accident, puis choisit de le garder, de le prolonger ou de l’effacer.
Exemple
Hasard et intention, de la Patagonie au Japon
Il y a environ 9 000 ans, en Argentine, des peintres ont posé leur main sur la paroi et soufflé autour un pigment : la main est à la fois outil et motif, et apparaît en négatif. En 1495, le moine japonais Sesshū peint un paysage à l’encre éclaboussée (haboku) : quelques taches rapides, posées sur un papier qui boit l’encre, suffisent à faire surgir rochers et brume ; l’intention guide un geste qui accepte l’imprévu. Victor Hugo, enfin, dessinait avec des taches d’encre, du café, ses doigts, une plume retournée : il regardait la tache, puis y voyait un château, une vague, ce champignon géant.

pigments soufflés autour de la main, Santa Cruz, Patagonie, Argentine.
Photo : Suzko, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

encre sur papier, rouleau vertical, musée national de Tokyo.
Domaine public, via Wikimedia Commons

plume, lavis d’encre, fusain, gouache ; papier gratté et frotté, Maison de Victor Hugo, Paris.
Paris Musées, CC0
Au XXe siècle, Jackson Pollock fait couler et projeter la peinture sur des toiles posées au sol (le dripping) : un geste de tout le corps, rythmé et maîtrisé, où la coulure devient la forme même de l’œuvre. Ses tableaux sont encore protégés : on ne les reproduit pas ici.
À retenir
En volume : stratifier, empiler, tresser, emboîter
- Stratifier : superposer des couches (de papier, de terre, de plâtre coloré), comme les strates d’une falaise.
- Empiler : poser des éléments les uns sur les autres ; l’équilibre devient un enjeu.
- Tresser : entrecroiser des brins souples (osier, rotin, papier, fil), dessus-dessous, comme en vannerie.
- Emboîter : faire entrer un élément dans un autre ; assembler ou adjoindre des objets ou des fragments d’objets.
Attention
Pour analyser une matière ou un geste : nomme la qualité physique du matériau (poreux, rugueux, liquide, malléable), l’outil et le geste (ample ou retenu, maîtrisé ou libre), puis la trace obtenue (touche, traînée, griffure, coulure…). Termine toujours par l’effet : calme, violence, vitesse, fragilité, mystère. Un vocabulaire précis transforme « c’est joli » en analyse.
Les exercices
Niveau 1 · Découverte
Les bases, pas à pas.Niveau 2 · Entraînement
Les pièges classiques.Niveau 3 · Expert
Pour aller plus loin.