Chapitre 6 · Fabrications, objet et espace
Inventer, fabriquer, détourner les objets
Statuts de l’objet, forme et fonction, détournement, assemblage, ready-made, hétérogénéité et cohérence.
Le cours

À quoi ça sert ?
Une passoire au plafond
Une vieille passoire, une ampoule, un fil : la voilà suspendue au plafond de ta chambre, et ses trous projettent un ciel étoilé sur les murs. Tu viens de détourner un objet : sa forme est restée la même, mais sa fonction et son sens ont changé. Les artistes font cela depuis plus d’un siècle. Les publicitaires aussi, quand ils posent une simple chaussure sur un piédestal pour la faire désirer. Comprendre les statuts de l’objet, c’est apprendre à regarder autrement ce qui nous entoure, et à fabriquer à partir de presque rien.
À retenir
Les statuts de l’objet
- Utilitaire : l’objet sert à faire quelque chose (une chaise pour s’asseoir, une passoire pour égoutter).
- Symbolique : l’objet représente autre chose que lui-même (une alliance, un drapeau, une médaille, la chaise vide d’un absent).
- De communication : l’objet transmet un message ou fait vendre (un objet en vitrine, un logo, un trophée géant à l’entrée d’un stade).
- Artistique : l’objet est présenté pour être regardé, interprété, comme une œuvre.
- Un même objet peut changer de statut selon le lieu, la présentation (socle, vitrine, cartel) et l’intervention de l’artiste. Le statut n’est pas dans la matière de l’objet, mais dans l’usage et le regard qu’on lui porte.
Expérimente
Un objet, quatre statuts
Déplace l’objet de la maison à la vitrine, au musée, au mémorial. Puis détourne-le. Observe le statut affiché : qu’est-ce qui a changé, l’objet ou le regard ?
À la maison, on s’en sert : son statut est utilitaire. Sa forme est d’abord au service de sa fonction. L’objet n’a pas été modifié : c’est le contexte seul qui change la façon de le regarder.
À retenir
Forme et fonction
- Dans un objet utilitaire, la forme est pensée pour la fonction : une anse pour saisir, des trous pour égoutter, un dossier pour s’appuyer. C’est le travail du designer.
- L’artiste peut rompre ce lien : une forme qui ne sert plus, ou une fonction rendue impossible. En 1936, Meret Oppenheim recouvre une tasse, une soucoupe et une cuillère de fourrure : impossible de boire, la tasse devient troublante. Changer les qualités physiques d’un objet (matière, taille, couleur, poids) crée une dimension poétique.
- Changer l’échelle transforme aussi l’objet : une pince à linge de plusieurs mètres de haut, posée sur une place, n’est plus un ustensile mais un monument.
À retenir
Détourner, assembler, choisir
- Détourner un objet, c’est lui donner un autre usage ou un autre sens que celui pour lequel il a été fabriqué. En 1942, Picasso associe une selle et un guidon de vélo : ils deviennent une tête de taureau.
- Assembler, c’est réunir des objets ou des fragments d’objets pour créer un ensemble nouveau. Accumuler, c’est répéter un grand nombre d’objets identiques : la quantité produit l’effet.
- Le ready-made (« déjà fait ») : un objet manufacturé que l’artiste choisit, modifie peu ou pas du tout, et présente comme une œuvre. Marcel Duchamp fixe une roue de bicyclette sur un tabouret en 1913 ; en 1917, il propose à une exposition un urinoir renversé, signé d’un faux nom, sous le titre Fontaine. Le geste de l’artiste n’est plus de fabriquer, mais de choisir et de déplacer.
- Ces œuvres sont encore protégées par le droit d’auteur : on en parle, on ne les reproduit pas ici.
À retenir
Hétérogénéité et cohérence
- Des éléments hétérogènes (ou hétéroclites) sont de nature, de matière ou d’origine différentes : un ticket de bus, un bout de tissu, une photo, un clou.
- Les associer peut créer une cohérence : une unité de couleurs, de formes, de rythme ou de sens qui tient l’ensemble. Le défi est de garder la richesse des différences sans tomber dans le fouillis.
- Les techniques mixtes combinent plusieurs médiums ou matériaux dans une même œuvre : peinture et collage, sculpture et tissu, dessin et photographie.
Exemple
Arcimboldo : un visage fait de fruits
En 1591, Giuseppe Arcimboldo peint l’empereur Rodolphe II sous les traits de Vertumne, dieu romain des saisons. Le visage est un assemblage peint de fruits, de légumes et de fleurs : une poire pour le nez, des pommes pour les joues, des épis et des raisins dans les cheveux. Chaque élément reste reconnaissable (hétérogénéité), et pourtant le tout forme un portrait (cohérence). L’œil oscille entre les deux lectures : c’est ce va-et-vient qui fait l’effet de l’œuvre. Les fruits de toutes les saisons réunis disent aussi un message symbolique : sous ce règne, l’abondance est éternelle.

huile sur bois, château de Skokloster, Suède.
Domaine public, via Wikimedia Commons
Exemple
Un objet chargé de pouvoir, un collage de rebuts, une danseuse habillée
Dans le royaume Kongo (Afrique centrale), le nkisi nkondi est une figure de bois dans laquelle on plantait clous et lames pour sceller un serment ou demander justice : chaque clou est la trace d’un engagement. C’est d’abord un objet symbolique et rituel ; au musée, il acquiert un statut artistique aux yeux des visiteurs. Kurt Schwitters, lui, ramasse tickets, emballages et papiers imprimés : ses collages « Merz » donnent une cohérence de couleurs et d’angles droits à des déchets hétéroclites. Edgar Degas, enfin, habille sa Petite Danseuse de cire d’un vrai tutu, d’un ruban de satin et de vrais cheveux : ce mélange de techniques mixtes a choqué le public en 1881.

bois, pigments, fer, résine, céramique ; 118 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.
Photo : niborea (Wikipedia Loves Art), Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.5

collage de papiers sur carton, musée des Beaux-Arts, Budapest.
Domaine public, via Wikimedia Commons

bronze patiné, jupe en tulle, ruban de satin, Metropolitan Museum of Art, New York.
Photo : Frank Kovalchek, Wikimedia Commons, domaine public
Attention
Devant un objet d’art, pose trois questions : qu’était cet objet avant (sa fonction, sa matière) ? Qu’a fait l’artiste (choisir, détourner, assembler, transformer, changer d’échelle, mettre en scène) ? Qu’est-il devenu (quel statut, quel sens, quel effet sur toi) ? Et pour un assemblage : qu’est-ce qui est hétérogène, qu’est-ce qui fait la cohérence ?
Les exercices
Niveau 1 · Découverte
Les bases, pas à pas.Niveau 2 · Entraînement
Les pièges classiques.Niveau 3 · Expert
Pour aller plus loin.